Envoie-t-on nos profs au casse-pipe ?

Chez Teach for Belgium, le programme de formation et d’accompagnement sur deux ans place des enseignant.e.s inexpérimenté.e.s dans les écoles les plus défavorisées du pays. Il s’agit du modèle que nous héritons des États-Unis (Teach for America) et de la Grande-Bretagne (Teach First) et que nous avons désormais en commun avec plus de 60 pays du réseau Teach for All. L’objectif ? Contribuer à la réduction des iniquités scolaires en sélectionnant, formant et accompagnant des leaders[1] capables d’avoir un impact positif sur les résultats scolaires des élèves défavorisés et de rester engagés pour opérer un changement systémique sur le long-terme.

En réalité, ce modèle ne place-t-il pas nos participant.e.s dans une situation très – trop – complexe : commencer sa carrière d’enseignant.e dans un contexte particulièrement difficile ? Teach for Belgium est-elle une usine à burn-? Bien que cette situation soit en réalité monnaie courante en Belgique, et non une particularité du modèle Teach for Belgium[2], il s’agit d’une question légitime et nécessaire. Les enseignant.e.s qui rejoignent notre programme vont au-devant de nombreux défis, chaque expérience étant néanmoins unique. Nombreux sont ceux qui en ressortent grandis, certains semblent y perdre quelques plumes.  Dans tous les cas, le parcours est toujours exigeant. La nécessité de s’intéresser de plus près à la résilience des enseignant.e.s nous est ainsi apparue très tôt, et la crise du coronavirus l’a mise encore davantage en évidence.

Ces dernières années, nous avons ainsi fait de la résilience des enseignant.e.s l’une de nos priorités au sein de l’équipe Formation et Accompagnement, mais aussi au sein de l’organisation. Aujourd’hui, nous partageons plus largement ce que nous avons appris à ce sujet dans le cadre des trajectoires de formation et projets développés en collaboration avec les acteurs des systèmes scolaires francophone et néerlandophone.

Mais qu’entend-on exactement par la résilience des enseignant.e.s ? Il s’agit de l’aptitude à surmonter les défis quotidiens liés à la profession, à s’ajuster à différentes situations, tout en préservant le bien-être professionnel et personnel.

Lorsque l’on aborde la résilience des enseignant.e.s, la problématique de la rétention des enseignant.e.s surgit naturellement (plus d’un.e enseignant.e sur 3 quitte la profession endéans les 2 ans[3]). Travailler à la rétention des enseignant.e.s est essentiel pour réduire la pénurie actuelle qui a des effets délétères sur l’apprentissage des élèves, qui certains sont privés de professeur.e pour plusieurs mois voire une année scolaire – les élèves défavorisés étant à nouveau les plus impactés. De plus, ces départs prématurés exposent les élèves à un renouvellement plus important des professeurs qui, lorsqu’ils démarrent dans la profession n’ont pas encore développé les compétences optimales pour soutenir l’apprentissage des élèves. Bien que l’on ne puisse pas réduire la problématique de la rétention des enseignant.e.s à la question de leurs capacités de résilience quand de nombreuses pistes systémiques sont à explorer, ne pas s’y intéresser serait regrettable. Il s’agit en effet d’un domaine où les enseignant.e.s – et ceux qui travaillent à les soutenir – peuvent agir directement quand on sait que la résilience se cultive au quotidien.

Comment renforcer la résilience des enseignant.e.s (novices) ? Les chercheurs s’accordent sur l’importance de l’autoréflexion sur les pratiques professionnelles : un.e enseignant.e qui pose un regard réflexif sur son propre fonctionnement (« Qui suis-je? », « Qui ai-je envie d’être dans ce rôle ? ») et sur ce qu’il se passe en classe, et qui cherche à faire évoluer ses pratiques est un.e enseignant.e plus résilient.e. La résilience des enseignant.e.s passe aussi par la maîtrise de compétences professionnelles : un.e enseignant.e compétent.e dans la matière qu’il.elle enseigne et qui dispose d’outils (ex : stratégies de gestion de classe) pour faire face aux défis qu’il.elle rencontre à l’école sera plus résilient.e. L’importance d’être en relation avec des personnes qui comprennent les défis de l’enseignement, qui valorisent non seulement ce que les enseignant.e.s font mais aussi qui ils sont et qui peuvent contribuer à faire émerger des idées pour surmonter les difficultés rencontrées est également mise en évidence.

Qu’avons-nous mis en place, chez Teach for Belgium ?

Depuis que nous nous sommes intéressés de plus près aux questions de résilience, nous avons fait évoluer notre approche dans le cadre de notre programme de formation et d’accompagnement. En voici quelques exemples :

  • Nous abordons les défis liés au programme de manière beaucoup plus explicite lors des phases de sélection des participant.e.s.
  • Nous organisons des sessions spéciales pour les candidat.e.s qui ont reçu une offre pour rejoindre notre programme afin de les aider à mieux anticiper leur nouvelle réalité et afin qu’ils puissent évaluer si c’est le bon moment pour eux d’accepter notre offre.
  • Lors du placement des enseignant.e.s dans nos écoles partenaires, nous veillons particulièrement à ce que la charge de cours soit réaliste et à ce que l’environnement de l’école soit soutenant.
  • Nous avons créé une nouvelle trajectoire de formation intitulée ‘Self-awareness & Resilience’ qui s’étend sur les deux ans du programme où nous mettons l’accent sur l’autoréflexion et la compréhension de son fonctionnement.
  • Nous continuons à améliorer notre formation préparatoire et continue afin de préparer nos participant.e.s au mieux aux difficultés récurrentes rencontrées par les enseignant.e.s novices (gestion de classe, stratégies efficaces d’enseignement).
  • Nos tuteurs.trices veillent à valoriser le travail effectué par les enseignant.e.s et permettent aux participant.e.s de prendre du recul sur leurs pratique professionnelles lors des moments d’accompagnement individuels.
  • Nos tuteurs.trices oscillent entre mentoring et coaching dans leur approche et visent, non seulement, l’apprentissage des élèves, mais aussi la résilience des enseignant.e.s.Nous avons développé un langage commun autour de la résilience (notamment via les 6 états d’esprit (mindsets) que nous avons définis) au sein de la communauté Teach for Belgium, ce qui permet à chacun d’identifier et ensuite de cultiver l’état d’esprit le plus propice pour aborder une situation donnée.

Trouver le bon équilibre entre bien-être et résilience des enseignant.e.s et développement des compétences professionnelles des enseignant.e.s est crucial, car nous avons une responsabilité envers les élèves visés. Heureusement, il ne s’agit pas d’un dilemme impossible puisque les compétences professionnelles des enseignant.e.s tout comme la pratique de l’autoréflexion sont justement clés dans la résilience des enseignant.e.s. Nous travaillons donc sur les deux aspects simultanément !

Tenté.e par le fait de rejoindre notre programme ? Découvre d’autres témoignages sur notre blog ou inscris-toi à un afterwork pour rencontrer certains de nos profs.

Intéressé.e par le fait de collaborer avec nous pour des trajectoires de formation intégrant une réflexion sur la résilience ? Prenez contact avec nous via info@teachforbelgium.be

[1] Nous adoptons la définition du leader de Brené Brown : « Un leader est une personne qui prend la responsabilité de découvrir le potentiel des personnes […] et qui a le courage de développer ce potentiel. » 

[2] La réalité de terrain en Belgique francophone et néerlandophone est que le taux d’enseignant.e.s inexpérimenté.e.s ou peu expérimenté.e.s est le plus élevé dans les écoles où l’indice socio-économique moyen des élèves est le plus bas, il en va de même pour le taux d’enseignant.e.s n’ayant pas (encore) de titre pédagogique (GIRSEF 2013). La courbe d’apprentissage des élèves défavorisés pâtit ainsi de la courbe de croissance des enseignant.e.s qui font leurs premiers pas en situation réelle. Sans compter la pénurie des enseignant.e.s qui touche plus gravement ces mêmes écoles

[3] GIRSEF 2013

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